L’Exercice de l’État , film franco-belge de Pierre Schœller, sorti en 2011

 


Nous sommes au Ministère des Transports. Au lever du jour, des hommes en noir préparent le bureau du ministre tandis que d'autres escortent une jeune femme nue, qui entre dans la pièce principale, puis avance à quatre pattes et plonge tête la première dans la gueule grande ouverte d'un crocodile. C'était un rêve. Le ministre des Transports, Bertrand Saint-Jean, est réveillé en pleine nuit pour une urgence : un accident de bus s'est produit sur une route départementale.

Le gouvernement français souhaite mener un plan de privatisation de gares ferroviaires. Bertrand Saint-Jean est appelé à jouer un rôle majeur dans cette réforme. Pourtant il la désapprouve, tout comme son équipe, en particulier son directeur de cabinet Gilles. Bertrand est tiraillé entre sa fidélité au Premier ministre et ses convictions. Il continue à espérer que le président interviendra et imposera une réforme atténuée, car la privatisation est très impopulaire. Devant les hésitations de Bertrand, son équipe menace de démissionner1.

En parallèle, pour porter une réforme d'inclusion et de retour à l'emploi, il engage Martin Kuypers, chômeur, comme chauffeur. Des liens se tissent entre les deux hommes, n'effaçant toutefois pas leur écart de statut et les réserves de Martin à l'égard du Bertrand. Lorsque ce dernier insiste pour que Martin prenne une route non terminée, pour arriver à l'heure à son rendez-vous, la voiture fait une embardée, causant la mort de Martin. La confrontation entre sa femme et Bertrand révèle encore plus l'écart social entre leurs deux univers, annonçant la suite des évènements et la solitude progressive de Bertrand.

Le Premier ministre décide que cinq gares secondaires serviront d'expérience pour la réforme. Mais la pression sur Bertrand est telle que dans un cauchemar, il se suicide après avoir reçu la liste, comprenant cinq des plus prestigieuses gares françaises. Finalement, Gilles vient assurer Bertrand qu'il restera à ses côtés jusqu'au bout dans son combat pour mener la réforme tout en la rendant la plus acceptable possible. Le Président convoque alors Bertrand pour présenter sa décision. Mais loin d'atténuer la réforme, il la valide telle quelle et ne laisse aucun pouvoir à Bertrand pour l'aménager : son rôle sera uniquement de défendre la réforme face aux opposants.

Opposé à cette réforme, Gilles demande sa réintégration dans le corps préfectoral dont il est issu. C'est en attendant sa nomination qu'il apprend d'un Bertrand enjoué que ce dernier vient d'être nommé ministre de l'Emploi et des Solidarités. La dernière séquence avec Bertrand et Gilles à l'Élysée, découvrant à la télévision le saccage de la sous-préfecture de Compiègne par des grévistes de Continental (fait réel du 21 avril 2009) et comprenant que le nouveau poste sera aussi désagréable que le précédent. Bertrand demande à Gilles de rester avec lui pour « accomplir de grandes choses », mais le Président demande à Bertrand « du sang neuf » en lui présentant une liste de possibles directeurs de cabinet qui exclut spécifiquement Gilles.

La dernière image montre Gilles quittant seul le palais de l'Élysée. Bertrand est désormais seul.

Dans un contexte où la crise économique entame la confiance accordée par les électeurs aux dirigeants et institutions, le film prend le parti de montrer une équipe ministérielle dans son travail quotidien et sous un jour plutôt familier, prenant ainsi à revers les sentiers balisés de la satire et les discours improductifs sur la "perversion" du pouvoir. On pourrait se méfier d’une telle démarche, qui risque toujours de sombrer dans la complaisance en prétendant dévoiler le visage "humain" des dirigeants pour mieux justifier leurs faiblesses. Mais le film nous épargne d’un bout à l’autre un tel discours. D’abord, parce qu’il ne dresse aucun éloge de la classe politique : on la voit s’agiter, courir et discourir en vain de cabinets ministériels en plateaux télé, consulter nerveusement ses messages téléphoniques en affichant tant bien que mal un self control embarrassé. Ensuite, parce qu’en dépit de son approche documentaire, L’Exercice de l’Etat demeure avant tout une fiction : et c’est même une fiction à double titre puisqu’elle interroge la part de chimères inhérente à l’art de gouverner.

Il s’agit bien ici d’exercice de l’Etat et non du pouvoir, l’intérêt du film est moins de dénoncer les petites ambitions personnelles que de dresser le constat d’un climat d’urgence généralisée et d’incompréhension mutuelle dans lequel la crise a plongé la France. L’urgence est partout, dès les premières séquences : accident de car, enfants morts, visions horrifiées de cadavres et de mères hurlant au désespoir. Le ministre Bertrand Saint-Jean plonge dans le cauchemar réel vécu quotidiennement par des millions de Français qui souffrent du chômage et d’un sentiment de haine vis-à-vis de leurs élites. Le choix du patronyme n’est pas anodin, en prenant la pleine mesure de ses responsabilités et en sacrifiant à la cohérence gouvernementale une part de ses idéaux personnels, le personnage devient peu à peu martyre du pouvoir. A partir de l’accident initial se greffe un ensemble d’interrogations très actuelles sur la privatisation des transports, qu’il refuse mais que souhaite la majorité, la perte d’influence de l’Etat, le triomphe des pôles de gouvernance privés, interrogations qui font se côtoyer les drames collectifs et les problèmes personnels du ministre.

La cadence, la structure du film sont telles que celui-ci se retrouve piégé par ses propres fonctions, maintenu dans les limites d’un dispositif étroit, inquiétant et porteur d’une menace que Schoeller suggère par quelques moments de tension particulièrement adroits.
Pour Saint-Jean, servir l’Etat, c’est renvoyer une image où tout le monde peut se reconnaître, le peuple, la majorité, ses modèles, peut-être même sa femme. Tout le monde, sauf lui. La grande force du film est alors de montrer, avec une précision documentaire saisissante, combien l’Etat dévore littéralement ceux qui le servent. En perte d’influence constante face aux groupes financiers, décrédibilisé auprès d’une bonne partie de l’opinion, il est réduit à une image, une fonction indéfinissable, un exercice de communication permanente. Accrochés à un idéal du pouvoir comme le personnage de Gilles, qui écoute en boucle l’oraison funèbre de Jean Moulin par Malraux, les personnages doivent se résoudre à accepter cette évidence : la politique est devenue un jeu qu’il faut jouer malgré tout.

Distribution

  • Olivier Gourmet : Bertrand Saint-Jean, le ministre des Transports
  • Michel Blanc : Gilles, le directeur de cabinet du ministre
  • Zabou Breitman : Pauline, la directrice de communication du ministre
  • Laurent Stocker : Yan
  • Sylvain Deblé : Martin Kuypers, le chauffeur silencieux
  • Didier Bezace : Dominique Woessner, le collègue de promotion de Gilles
  • Jacques Boudet : le sénateur Juillet
  • François Chattot : le ministre de la Santé, Falconetti
  • Arly Jover : Séverine Saint-Jean, la femme de Bertrand
  • Éric Naggar : le Premier ministre
  • Anne Azoulay : Josepha, la compagne de Kuyper

Fiche technique

  • Réalisation et scénario : Pierre Schœller
  • Photographie : Julien Hirsch
  • Montage : Laurence Briaud
  • Musique : Philippe Schœller
  • Sociétés de production : Archipel 35, Les Films du Fleuve, France 3 Cinéma
  • Durée : 115 minutes
  • Dates de sortie : 19 mai 2011 (Festival de Cannes) ; 26 octobre 2011 (sortie nationale)
  • Prix FIPRESCI, catégorie Un certain regard au Festival de Cannes 2011
  • Valois de la mise en scène au Festival du film francophone d'Angoulême 2011
  • 37e cérémonie des César :
    • César du meilleur acteur dans un second rôle - Michel Blanc
    • César du meilleur scénario original - Pierre Schoeller
    • César du meilleur son – Olivier Hespel, Julie Brenta et Jean-Pierre Laforce


Pierre Schoeller est un réalisateur et scénariste français, né en 1961 à Paris.

Il est le frère du compositeur Philippe Schoeller.

Pierre Schöller étudie le cinéma à l’École Louis Lumière de Paris. Puis, il choisi l’écriture de scénario et collabore à la télévision et au cinéma. A co-écrit les fictions de Fabrice Cazeneuve et de Merzak Allouache et les premiers longs-métrages de Alain Gomis (L'Afrance), d’Eric Guirado (Quand tu descendras du ciel), de Brice Cauvin (De particulier à particulier). Zéro Défaut est sa première réalisation.

En 2008, il écrit et réalise Versailles, film présenté en Sélection officielle, section "Un certain regard" au Festival de Cannes

Filmographie ( réalisateur)

  • 2003 : Zéro défaut
  • 2008 : Versailles
  • 2011 : L'Exercice de l'État
  • 2013 : Les Anonymes - Ùn' pienghjite micca (téléfilm)
  • 2014 : Le Temps perdu (documentaire)
  • 2018 : Un peuple et son roi